Au delà de cette structure riche en contes de fées, Jim Jarmusch dans son récit nous parle des mythes constitutifs du caractère des Etats-Unis. Quand on parle de ce pays se sont les thèmes qui reviennent souvent : cette histoire faite de violence et de conquête, les morts violentes dues à un taux de gangstérisme très élevé et donc évidemment les armes vendues librement.
Dead Man est conçu de manière cyclique. Il y a deux cycles entrecroisés. Il y a d'un côté, un voyage historique à rebours, le personnage principal vient d'une ville "moderne", Cleveland pour aller dans une ville encore sauvage où les armes remplacent la poésie. De cette ville il va s'en aller à la rencontre d'un Indien qui va l'aider à mourir. Blake retrace toute l'histoire des Etats-Unis à l'envers jusqu'au moment où la vie n'était encore qu'aquatique (quand il finit sa vie dans la mer).
Et de l'autre, le réalisateur fait parcourir le trajet des premiers colons vers l'Ouest. Jarmusch réussit le pari de raconter cette histoire des Etats-Unis dans les deux sens sur le fond linéaire de la fin d'une vie. Blake va de l'Est vers l'ouest Il va de plus en plus profond dans le continent, avance comme un conquérant jusqu'au clan indien. Cette histoire dont tant de films ont parlé, cette identité jeune si chère aux américains, Jarmusch la traite avec les mots qu'il faut.
Jim Jarmusch dit qu'il a horreur des armes à feu, mais avoue qu'il en possède une. Exactement comme Thel Russel, fiancée de Charles Dickinson qui justifie son port d'arme par le fait qu'elle est en Amérique. Mis à part ce réflexe, Jarmusch va en faire un objet magique. Comme une baguette magique, elle va résoudre ou provoquer un certain nombre de problème.
Dans les mains de Blake, au début, l'arme à feu sera le centre de ses problèmes. Elle le tue et il tue ce qui lui vaut d'être poursuivi. Comme le fuseau dans la belle au bois dormant, c'est l'objet à éviter. Malgré elle, elle rencontre sur une fileuse et tombe dans un profond sommeil. A contre pied toujours, Blake a une relation avec une femme qui malgré lui a une arme et un fiancé, mais c'est lui qui délibérément va s'en servir. Il ne tombera pas immédiatement dans un profond sommeil, mais subira une lente agonie avant un sommeil infini.
Dans les mains de Noboby, le fusil fonctionne exactement comme une baguette magique. Sans viser, sans savoir comment cela marche, Nobody appuie sur la gâchette et la magie fait le reste : son agresseur travesti, tombe à terre.
Quand Nobody parle à William Blake de son arme à feu, il dit qu'il devra écrire sa nouvelle poésie avec.
Et quand Blake prend les choses en main, qu'il tue un Marshall, c'est le fusil du Marshall qui devient magique et qui tue son coéquipier sans qu'il puisse réagir.
Le réalisateur nous parle de ces armes comme d'une solution. Il dénonce la démystification que l'on peut faire, par la même occasion, de la mort. La mort de son agresseur ne serait pas plus compliquée que de se servir de son arme. C'est pour cela que tout le monde y possède une arme. C'est un moyen facile et efficace de se débarrasser des gêneurs. Jamais on ne se pose le problème de savoir si on a le droit de se faire justice tout seul et encore moins si on a le droit de donner la mort. De ce fait ce n'est pas surprenant que la peine de mort soit encore autant pratiquée aux Etats-Unis.
Dead Man nous parle de morts, indiens ou américains. Cela lui permet une petite réflexion sur la futilité et le coté éphémère de la vie. Le style le plus juste pour parler de cela se trouve en peinture dans les vanités. Nous retrouvons tous les éléments constitutifs de la vanité : les squelettes sont omniprésents, que ce soit d'animaux sur les murs ou dans la nature ou humains sur le bureau de Dickinson, les roses de papier que vend la fiancée du fils de Dickinson, la fumée du cigare de Dickinson… La vanité c'est un tableau qui rappelle la fragilité, l'aspect éphémère de la vie. C'est bien le propos de Jarmusch dans Dead Man. Cette influence de la peinture donne une dimension toute particulière au film. Ce sont des éléments riches qui donnent une ambiance de mort lourde sans user d'effets techniques. Jarmusch révèle son souci d'exactitude scénaristique. Il ne va pas empiéter sur le caractère du personnage pour donner cette ambiance de mort, il laisse le jeu léger et constant de Johnny Depp pour ne pas fausser le personnage et trouve un autre moyen pour rendre cet effet.
Dans le petit chaperon rouge, c'est une renaissance. Mais c'est aussi un échec qui prouve que la personne n'est pas assez mûre pour triompher.
Mais il n'y a pas que la mort de Blake qui a lieu pendant ce film. Il y a la mort des parents de Blake qui le pousse à partir de chez lui et venir à Machine ; la mort du fils de Dickinson et de sa fiancée l'oblige à fuir dans la forêt ; et il y a aussi les morts successives de deux des trois tueurs à gages. Ces tueurs représentent tous les clichés américains. Un adolescent noir, un adulte bavard et sournois et un quinquagénaire psychopathe. Ils pourraient être les personnages principaux dans le sens où se sont eux qui ont la parole, qui transmettent la voix du réalisateur, en passant par Bill Blake. Le jeune noir représente une jeunesse américaine. Une génération qui n'a pas eu de jeunesse justement. Il a perdu ses parents et se retrouve dans la rue avec des armes. Il veut faire comme ceux que l'on voit dans les journaux. Les seules légendes des westerns, ceux dont on connaît la réputation à travers tous les Etats-Unis sont ces tueurs qui font des massacres. On n'entend pas parler de ceux qui ont une vie difficile, qui travaille dur pour élever leur bétail. Les journaux et les murs des villes sont couverts par les portraits des tueurs qui sont recherchés par la justice. Les deux autres tueurs sont à peu près de la même génération. Cole; le plus vieux est un vrai psychopathe. Il existe d'ailleurs un bruit qui coure, comme quoi il aurait violé, assassiné puis mangé ses parents. Son cannibalisme se révèle quand on le découvre en train de manger le troisième tueur parce qu'il parlait trop. Il tue sans raison. C'est comme nous l'avons déjà dit la figure de l'ogre. C'est lui qu'il faut fuir en définitive car c'est le seul qui arrivera prés du but. Nobody sur la plage arrivera à le tuer avant de mourir. Blake ne l'a pas fait comme dans un bon conte de fées, mais il mourra en paix, la "conscience tranquille".